Épisode 1, les positions improbables que personne ne voit derrière l’objectif
On imagine souvent que le métier de photographe est plutôt élégant. Un appareil photo autour du cou, un regard inspiré, quelques clics parfaitement maîtrisés et des images magnifiques qui apparaissent comme par magie.
J’aimerais beaucoup confirmer cette théorie.
Malheureusement, la réalité ressemble davantage à une discipline sportive non reconnue par le Comité Olympique.
Pour obtenir certaines photos, il m’arrive régulièrement d’adopter des positions que même mon ostéopathe préférerait ne jamais découvrir. Derrière chaque belle image se cache souvent une scène beaucoup moins glamour. Une photographe accroupie derrière une chaise, coincée sous une table ou en équilibre précaire entre deux pots de fleurs.
Les photos au ras du sol sont probablement les plus traîtresses. Tout commence par une simple idée. Descendre un peu pour obtenir un angle plus intéressant. Puis un peu plus bas. Puis encore un peu. Quelques secondes plus tard, je me retrouve dans une position qui ressemble à un mélange entre un ninja en mission et quelqu’un qui cherche ses lentilles de contact depuis vingt minutes. La photo est réussie. Les genoux, beaucoup moins.
Il y a aussi les moments où je décide de m’allonger complètement pour capturer un plafond, une architecture ou simplement une perspective différente. Sur le papier, cela semble très artistique. Dans la réalité, cela donne surtout une adulte allongée par terre au milieu d’un événement, fixant le plafond avec une concentration inquiétante pour les passants.
Les reportages en soirée apportent leur propre lot de défis. Entre les invités qui discutent, les tables, les chaises et les serveurs qui circulent à toute vitesse, je développe parfois des capacités de déplacement dont je ne me croyais pas capable. Reculer sans regarder derrière soi, contourner un plateau rempli de verres, éviter une chaise surgie de nulle part tout en continuant à photographier. Avec un peu d’entraînement, je pense sincèrement pouvoir prétendre à une médaille dans une discipline encore inconnue.
Certaines photos demandent également beaucoup de patience. Il m’arrive de rester immobile pendant plusieurs minutes, appareil levé, en attendant qu’un détail, un regard ou une lumière vienne compléter la scène. Vu de l’extérieur, on pourrait croire à une statue. Vu de l’intérieur, je suis simplement en train de négocier avec mes lombaires.
Et puis il y a ce moment que tous les photographes connaissent. Celui où la photo parfaite apparaît enfin. La lumière est magnifique, les expressions sont naturelles, tout est aligné. J’appuie sur le déclencheur avec confiance. L’autofocus, lui, a décidé de vivre sa propre aventure. À cet instant précis, mon visage reste parfaitement professionnel. Intérieurement, en revanche, un cri silencieux résonne dans tout le département.
Au fil des années, j’ai fini par accepter une vérité. Être photographe, ce n’est pas seulement raconter des histoires avec des images. C’est aussi devenir acrobate, contorsionniste, sprinteuse, équilibriste et parfois même cascadeuse amateur.
Heureusement, la plupart des gens regardent les photos. Pas la personne qui les prend.
Et c’est probablement mieux ainsi.